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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 10:14

Deux révoltes aux motivations bien différentes :

En mai 68, nous refusions résolument d'entrer comme nos parents dans la société bien-pensante, matérialiste et sans fantaisie des " trente glorieuses "... En octobre 2010, les jeunes frappent désespérément à la porte de notre société pour pouvoir simplement y trouver une place. Même très jeunes, beaucoup ressentent confusément la précarité et l'incertitude des temps qui viennent, et nombre d'entre-eux ont déjà  vécu une expérience de chômage du père ou de la mère... alors ils défilent, décidés et sérieux, sans réelle envie de fête, souvent soutenus par les familles.

La jeunesse de mai 68 remontait le quartier Latin, rejetant la société traditionnelle, celle de la voiture de papa qu'elle allait renverser, celle de l'ORTF, des études traditionnelles qui permettraient peu ou prou de s'enrichir... Les cheveux étaient longs sur les têtes et dans les têtes, il était question de tout repenser, de refuser la rentabilité et le matérialisme des aînés... mais, disons-le, sans vrai risque du lendemain à cette époque... l'inspiration première était d'abord à rêver et à réinventer. Octobre 2010... la voiture incendiée est d'abord un feu de détresse allumé, un appel au secours d'une jeunesse désorientée, parfois en urgence, qui, à l'inverse de celle de 68, cogne aux portes de notre société pour pouvoir y entrer décemment.

Si la génération de 68 a fait, avec raison, voler par dessus les pavés le carcan des idées reçues, des traditions surannées et de la censure des " bonnes moeurs " , si elle a pu garder cet esprit, ce souffle d'originalité et de créativité qu'elle a su inventer, elle a eu aussi les moyens matériels du moment de se cultiver, d'accéder à des emplois stables, de bénéficier d'un certain " modèle social français ", de se distraire, de se reposer et au final de se " ré-embourgeoiser " en vivant parfois au dessus de ses moyens. Ceci a contribué, avec l'aval des dirigeants imprévoyants et complaisants qui se sont succédés, à accumuler aussi peu à peu l'immense dette à rembourser que nous laissons pour seul héritage à nos enfants qui manifestent dans le sillage des syndicats et des partis politiques en cet automne 2010.

En 68, ce sont d'abord les étudiants qui initient et organisent en premier leur propre " révolution ". Le monde du travail, les syndicats et les politiques emboîteront très vite le pas et permettront de généraliser la révolte... pour finir par encadrer puis freiner l'ardeur d'une jeunesse mal comprise par les ouvriers, sous l'impulsion d'un parti communiste encore stalinien à l'époque. En 2010, à l'inverse, c'est le monde du travail qui lance la défense de ses acquis sociaux et de sa retraite face à un pouvoir méprisant et autiste qui manie de la main droite la louche à caviar pour ses proches et de l'autre le rabot pour les classes moyennes et les plus défavorisées. La jeunesse entre à la suite dans le mouvement en comprenant qu'elle représente peut-être l'un des maillons les plus vulnérables de la chaîne... Pour elle, retarder l'âge de départ à la retraite des salariés risque de raréfier encore plus les offres d'emploi qu'elle est en droit d'attendre, or le chômage des jeunes est actuellement au plus haut et la crise économique ne fait qu'obscurcir pour l'instant l'horizon.

Ne nous y trompons pas, les lycéens et les étudiants qui manifestent aujourd'hui ressentent de plus en plus la précarité d'un avenir qu'ils ne savent pas comment s'offrir, dans une société où, pour eux, poursuivre des études déterminantes pour leur carrière, se loger, se soigner, se marier même.., élever des enfants et s'assurer d'une retraite décente demandera de plus en plus de moyens et d'investissements personnels, tout en supportant de surcroît le poids considérable du remboursement incontournable de notre dette publique dans les années à venir...

La jeunesse de 68 n'était pas ainsi aux abois..elle avait soif d'idéal et de liberté mais les " plages " qu'elle espérait restaient accessibles.. Aujourd'hui, les " apéros géants " des rassemblements de ceux qui s'interrogent sur leur avenir commun ont un goût plus amer que les " sit-in " des soirées de printemps devant la Sorbonne !

Les jeunes manifestants d'octobre 2010 ne défilent pas en nombre sans raison profonde, ils ont d'abord une intelligence collective, ils se sentent pour l'heure orphelins de l'avenir et l'arrogance d'un Pouvoir qui leur répond simplement qu'ils n'ont ni âge ni raisons de manifester est tout à fait condamnable... Sachons enfin les écouter !..


Francis J. PONT

25 octobre 2010

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commentaires

Mathieu G 12/01/2011 19:41


je suis animateur socio-culturel depuis 9 ans je vois les jeunes chaque jours ce poser des questions sur leurs avenir pro et de leurs vies ,ils ont peur chaque jours , la politique pour eux c'est
une " chose " abstraite en 2011 , aucun partit politique n'à pu jusqu'à présent les re mobiliser ,nous notre travail est de les accompagnés dans leurs démarches leurs prouvés que c'est possible
voila le défi de demain convaincre les jeunes que c'est possible d'avancer , ont se démènent chaque jours pour qui construise leurs propres chemin , il faut le dire nous avons un gouvernement qui
balaye d'un revers de main la jeunesse , il vont réveiller un volcan à moitié endormis celui de " Mai 68 " , je veut vous le dire ils en rêvent !! est sa me fait peur , nous travailleur social je
sais pas si nous avons les moyens d'empêcher sa dans les année avenir .


DUN OYER Chantal 04/12/2010 00:42


Je viens de lire ton papier, et je suis surprise car j'ai eu une conversation avec un maisonnais sur le même thème. En 1968, c'était plutôt la jeunesse étudiante qui manifestait, qui rêvait de plus
de liberté, actuellement, il y a toute une jeunesse qui vit dans l'incertitude du lendemain, il y a ceux qui font des études et qui ne savent s'ils trouveront du travail avec leurs diplômes, il y a
ceux qui n'ont pas de diplôme, pas de qualification et qui ne savent pas vraiment s'exprimer et qui mettent le feu aux voitures, ceux-là que vont-ils devenir ? On leur a proposé des filières qu'ils
n'avaient pas toujours choisies, les formations qu'ils souhaitaient entreprendre étaient déjà prises. Manque de professeurs spécialisés dans certaines filières...notamment dans le technique.
Souvent après la 3e,beaucoup de jeunes n'ont pas de place, les portes leur sont fermées, que font-ils après ?, les CFA, sont déjà pleins, attendre un an de plus et quoi faire ?


Francis J. Pont 25/10/2010 15:56


Merci Nicole pour la justesse de tes commentaires... Tu évoques avec raison l'arrivée du premier choc pétrolier; il a sonné la fin des " trente glorieuses " et tu as donc connu toi-même les
inquiétudes de la jeunesse face à son avenir...Je crains effectivement que le " regard de haut " porté actuellement par le Pouvoir sur les jeunes soit de nature à entamer encore un peu plus leur
confiance dans la société de demain...
Francis


Nicole Soubrier 25/10/2010 14:36


Notre jeunesse est sans illusions sur l'avenir que notre société lui refuse.

C'est un constat, qui nous accable et nous navre.

Mais pour ma part, j'ai eu quinze ans en 1968, en province, et, si je n'avais le droit que d'écouter Europe 1, tout en révisant mon BEPC, cela m'a toujours permis d'humer le vent de la révolte en
écoutant s'égrener les noms des rues et boulevards de Paris: rue Gay-Lussac, Bd Richard-Lenoir...

Ce que je veux évoquer ici est l'ancienneté de la révolte des jeunes en France, puisqu'ayant à peine obtenue ma licence de Lettres Classiques, je réalisai que l'avenir pour moi n'était pas tout
tracé, mais au contraire bouché, puisque 1973, pour ceux qui l'ont vécu, fut l'année du premier choc pétrolier, des premières mesures d'austérité d'une crise qui n'était déjà pas la nôtre. Et je me
retrouvai chômeuse diplômée, tout comme nos jeunes d'aujourd'hui ( avec en plus une conscience écologique fortement marquée par les constats amers de cette première époque du tout pétrole ).
S'ensuivit une carrière dans le privé, passionnante, mais chaotique, avec parfois aussi une certaine précarité, même à cinquante ans...

Aussi, je ne peux que me sentir solidaire de ces jeunes qui ne croient pas aux propositions de cette société libérale où ils devraient s'en sortir par leurs propres forces.

Il y a pour moi trente cinq ans que cela dure, cette mauvaise donne, qui sacrifie la jeunesse, humilie l'âge adulte et rejette les plus faibles.

C'est par une très grande solidarité entre les générations, en se battant contre un ordre injuste et des lois votées sans concertation, que nous reconstruirons une adhésion en l'avenir au lieu
d'une société morcelée et blessée, de classes moyennes appauvries et de jeunes et moins jeunes chômeurs soucieux de leurs vieux jours autant que du lendemain.

Nous le constaterons encore cette semaine, une population est un tout qui doit rester homogène et uni, pour garder sa fierté et sa dignité

En tout cas, merci Francis pour ce billet sympathique.

Nicole


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